Le Mont Ventoux - Le Géant de Provence Le mont Ventoux est un géant. Il occupe une surface de 25 km de long sur 15 km de large et culmine à plus de 1912 mètres d'altitude. Il est fait de casses de pierres plates qu'on appelle lauzes. Au delà des 1 500 mètres, la végétation disparaît laissant place à un sommet aride, de couleur blanche qui, de loin, fait penser aux neiges du  FujiYama. Un tel phénomène accentue encore la magie enchanteresse  de cette montagne. Il en est ainsi de son nom. Certains prétendent, d'après des inscriptions trouvées  à Mirabel et à Apt,  que l'appellation Ventoux viendrait  d'un nom donné à  une divinité celte, Vintur ou Ven-Top laquelle, en gaélique, signifierait cime neigeuse. D'autres prétendent que le mot Ventoux viendrait  de Ventour, un nom utilisé au 10ième siècle alors que pour d'autres encore, tenant compte des vents très violents qu'on rencontre à son sommet, l'appellation dériverait des mots vent et venteux. Quant au poète Mistral, sans doute au dessus de ces querelles de savants, la montagne devrait plutôt s'appeler Ventour, comme on la nommait encore au 19ième siècle   , puisqu'un vent, le Ventoureso, prend son envol aux environs du Ventouret, l'un des appendices du mont Ventoux.

Chacun a droit à son étymologie comme chacun a droit  d'interpeller à sa façon la montagne. Le premier qui s'y serait officiellement risqué aurait été  Pétrarque. L'homme de lettres, exilé à la cour d'Avignon, partit, au printemps de 1336, du village de Malaucène, essayant sans doute d'y oublier, ne serait ce qu'un instant, Laure. la belle Laure de Noves.sa muse... de qui «  et d'Elle seule  épris / sans que nulle autre ne (l')émeuve. »

Trois voies conduisent au sommet du mont Ventoux. Celle du Nord, part de Malaucène ; celle du Sud, de  Bédoin et celle de l'Est, de  Sault. Chacune fait environ 20 kilomètres, mais ne comporte pas les mêmes difficultés. La plus difficile est la route de  Bédoin et la plus facile, celle de Sault.

Les trois montées du Ventoux,  réalisées en vélo en une seule journée, constituent un exercice hors du commun. N'est pas « fêlé » du Ventoux  qui  veut. Parcourir  120 kilomètres dont près d'une quarantaine en montée à plus de 10% de dénivellation et une vingtaine comportant une dénivellation variant entre 5% et 7% exige non seulement une bonne condition physique, mais aussi et surtout une volonté inflexible ou un entêtement inébranlable à moins que tout cela ne relève d'une folie certaine.

Le projet de monter le Ventoux émane souvent du  hasard de la vie. On en parle entre cyclistes ou encore, cette année-là, le Ventoux était une étape obligée du Tour du France.  L'idée se transforme peu à peu  en défi  avant de devenir une  hantise.

Au départ, vu de ce côté-ci de l'Atlantique, le Ventoux n'a pas la réputation que lui prêtent  les personnes qui l'ont déjà côtoyé ou affronté. Il représente, certes, une montagne respectable. On sait que le britannique Tom Simpson, lors d'un Tour de France, y a perdu la vie, mais on se dit que les cyclistes de cette époque-là ne carburaient pas qu'à l'oxygène et que, de toutes façons, la montée du Ventoux que l'on veut entreprendre ne s'apparente pas à  un contre la montre. L'exercice est plutôt un défi personnel dont on contrôle les paramètres et on saura bien s'arrêter le temps voulu. Afin de se rassurer,  on choisit comme lieux  d'entraînement des routes qui, mises bout à bout,  pourraient ressembler à la montée du Ventoux. L'une d'elles, d'une dénivellation dépassant les 13%,  fait cinq kilomètres. On la remonte deux, trois fois. croyant qu'une plus grande dénivellation compense pour la longueur et ajoute d'autres difficultés qui se comparent à celles que l'on affrontera lors de la montée du Ventoux.

À ce moment-là, rien encore ne peut ébranler notre confiance. Les premiers doutes n'apparaissent qu'en présence même de la montagne alors qu'au loin, au delà de la ligne  d'horizon, elle se dessine, déjà, majestueuse. Je l'ai vue, une première fois, du haut des remparts  d'Aigues-Mortes. Un guide, grand spécialiste de l'histoire de la Provence, entre deux commentaires se rapportant à la tour de Constance, aux protestants et aux guerres de religions, y attira mon attention. « Une montagne, dit-il d'un air grave, quelque peu solennel même et avec beaucoup de déférence, dont on n'a pas encore percé tous les secrets. »

À quoi ce guide faisait-il allusion? Je posai la question, mais ses réponses ainsi que celles des autres touristes, tous français, de fins connaisseurs de la montagne, du moins à les entendre discourir, restèrent incertaines, sibyllines, voir même mystérieuses. L'un parla de toutouro, genres de cornes ou de trompettes de la Saint-Jean, faites de terre, dont se seraient servi de vieilles civilisations, afin de détourner les vents maléfiques. Un autre raconta qu'une lavandière s'était, un matin d'automne, installée sur la montagne et que depuis, jour après jour, elle assemblerait les nuées errantes en de longs nuages blancs. Un autre ajouta encore que cette femme lavait son linge les jours de gros nuages et que de ses coups de battoir, faisant jaillir vents et tempêtes, déchaîneraient le mistral. On parla aussi de ces vents qui, lors de grandes rafales, déferlent à plus de 200 kilomètres à l'heure. On parla également de ceux qui ne sont jamais revenus. On parla encore d'un temple, aujourd'hui disparu, dédié au dieu des vents ou à une quelconque divinité des cimes ainsi que du respect que l'on doit toujours à la montagne bien que les temples qu'on y a érigés soient maintenant disparus. On parla enfin de Pétrarque, qui, arrivé au sommet de la montagne, fit une découverte étrange. Il découvrit à ce qu'il écrira plus tard qu'il « fallait mieux s'évertuer à fouler aux pieds, non les hauteurs terrestres, mais les passions que soulèvent en nous les instincts de l'homme. »

Quelles réponses mystérieuses ! Le Ventoux aurait-il une âme? Magnanime, pour certains ; malveillante,  pour d'autres.

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..Le Ventoux, vu d'Avignon
Le Ventoux, vu d'Avignon

Dès lors, la montagne me parut encore plus haute. Elle le parut encore davantage, le lendemain, quand je l'aperçus se dessiner au loin au-delà du pont d'Avignon, le pont Saint-Bénézet, quelque part en direction du Nord, là où le Rhône semble prendre source.  De telles visions dérangent. Le besoin d'être encouragé et rassuré, se fit soudainement pressant. On cherche alors à comprendre. À l'heure du lunch, place de l'Horloge, on souhaite rencontrer d'autres cyclistes. ceux qui  auraient peut-être déjà monté le Ventoux. On me parla d'un certain Joseph O. qui en avait déjà fait plusieurs fois l'ascension.

De retour vers mon campement, il m'a fallu traverser l'un des ponts qui enjambent le Rhône. Sur ma gauche, j'aperçus l'île de la Barthelasse. Quelques vacanciers étaient encore attablés à une terrasse. Pourquoi ne pas suivre leur exemple? Voir défiler le temps, en savourant les plaisirs de la vie. où bien si, à la rigueur, on veut absolument  faire quelques exercices, pourquoi ne pas se rendre à Châteauneuf-du-Pape? Une excursion pittoresque à travers les vignobles. Tout au plus cinquante kilomètres, incluant l'aller et le retour. Sur ma droite, apparut le palais des Papes,  majestueux. J'eus envie de demander de l'aide. Mais, Dieu existe-t-il? J'étais seul sur mon vélo. non, seul avec mon vélo. Ensemble, nous avions traversé les Appalaches, les Alpes, les Pyrénées. plus de trente mille kilomètres. sans défaillance. ensemble, avons-nous conclu,  nous monterons le Ventoux.

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..Au-delà des Vignobles, le Ventoux
Au-delà des Vignobles, le Ventoux

Ce jour-là, dès le petit matin, nous étions prêts. De Bédoin, la route se fait d'abord agréable. Les six premiers kilomètres musardent en pente douce à travers les vignobles, réputés pour leurs célèbres Côtes du Ventoux. Il est facile d'accélérer le rythme. Le temps est beau. Le vent ne s'est pas encore levé. On est dispos, reposé. Mais on réfléchit. Le Ventoux, en se montrant d'abord sympathique, ne serait-il pas en train de nous tendre un premier piège? On ralentit.  Il faut ménager ses forces pour les 120 kilomètres à venir. On descend sous les 80/85 coups de pédale prévus par minute. Le temps passe. La montée devient plus abrupte. Malgré l'effort soutenu, tout se déroule normalement jusqu'à à ce qu'un cycliste nous dépasse en nous saluant de la main. On a peine le temps de ronchonner une réponse inaudible que les premières questions fusent. Va-t-on assez vite? Notre plan d'attaque est-il le bon? A-t-on choisi le bon système d'engrenage? Doit-on se mettre à la poursuite de ce salopard qui vient de disparaître au-delà du premier tournant? Mais sera-t-on capable de suivre sa cadence? Les réponses tardent à venir. Une explication semble enfin la bonne. Il faut, pense-t-on, comme dans la vie, savoir donner le maximum de soi-même, se surpasser soi-même et non surpasser les limites des autres. Rassuré, on reprend le rythme.  Dépassée la forêt de cèdre, la pente s'accentue jusqu'à 12%. Elle  traverse un boisé de chênes et de hêtres. À partir de là, pour le grimpeur téméraire, il n'y a plus aucun répit. Il faut escalader, escalader. sans pouvoir s'arrêter... Arrivé au Chalet Raynard, il reste moins de cinq kilomètres à parcourir. La tentation est forte. Des cyclistes s'y sont arrêtés. On a vu leurs vélos. Et puis on se dit qu'il ne faut pas. Le projet est de monter les trois faces du Ventoux, sans escale, en une seule journée. Au détour du Chalet Reynard, la route se fait  plus abrupte et plus venteuse, parce que dénuée de végétation. On reprend pour la millième fois l'inspection imaginaire de sa bicyclette. A-t-on fait tous les ajustements nécessaires? La bicyclette, munie de trois plateaux à l'avant et de huit pignons à l'arrière comporte 24 vitesses. En montée abrupte, il faut miser sur le plus petit plateau à l'avant et le plus grand pignon à l'arrière. Chaque tour complet du pédalier donnant moins d'un tour de roue. On s'est gardé un pignon en réserve. L'envie d'y accéder se fait très forte. On se laisse tenter. Quelque peu. On glisse finalement sur le dernier pignon. Il ne reste plus que quelques mètres avant d'atteindre le sommet de la montagne, mais ce sont les plus difficiles. Rendu à la stèle de Tom Simpson, mort en montant le Ventoux, on imagine le pire, mais les quelques pièces de vélo, déposés à titre d'ex-voto au pied du monument, nous font reprendre confiance. D'autres s'en sont sortis. pourquoi pas moi? On jette un coup d'oil à son propre vélo.Il en a vu d'autres. Il s'en sortira lui aussi. Il fait de plus en plus froid. Le sommet est à quelques tours de roue. On s'y arrête le temps de quelques fruits et de quelques noix  et on reprend la route, cette fois, descendante vers Malaucène.

Le froid, contrairement à ce que l'on a imaginé, est encore plus intense. Le vent du Nord est glacial. On aurait dû se vêtir plus chaudement et puis, en descente, comme les efforts se font moins grands, le corps  a de la difficulté à maintenir  sa température. La descente est toutefois rapide. On a peine le temps de saluer et d'encourager les quelques cyclistes qui sont encore sur leur montée. Le fait d'avoir gravi l'une des trois montées de la montagne nous rapproche d'eux. Sans être encore un « fêlé » du Ventoux, on a maintenant l'impression de faire partie d'une confrérie d'êtres humains en train de vivre chacun à sa façon sa vie tout en roulant sur une route unique.

Mais aussitôt arrivé au bas de la montagne, il faut remonter. On a pris une salade, en vitesse, quelques fruits, on a bu  beaucoup d'eau et de nouveau on est sur son vélo. Il faut un certain temps avant que les jambes puissent se réhabituer à la cadence et le souffle, à l'effort, d'autant plus que la température est beaucoup plus chaude. Quelques dixièmes de degrés par cent mètres de dénivellation. La route de Malaucène n'est pas la plus difficile. Contrairement à la montée de Bédoin, en pente continue, quelques faux plats succèdent à des dénivellations de 10% ou de 11%. La route de Malaucène n'est pas la plus facile pour autant. Face  au nord, elle est la plus venteuse et la plus froide. La route de Malaucène est toutefois  la plus pittoresque. Elle passe d'abord par le vallon du Grozeau. Près d'une source, une inscription celto-grecque du dieu Grosellos rappelle les premières occupations du site. Quelques kilomètres plus loin un immense rocher, le portail Saint-Jean,  borne la route. La légende rappelle que le soir de Noël, sous le douzième coup de minuit, le portail s'ouvre pour laisser  apparaître une chèvre d'or. La route défile par la suite  à travers un boisée de pins puis entre les chênes et les hêtres de la forêt de Beaumont du Ventoux. Moins de cinq kilomètres plus loin, la route passe par la station de ski du Mont Serein avant d'atteindre le virage de Fontfiole. La voie  coupe une combe impressionnante, au sommet de laquelle coule une source. L'eau est à température constante soit à 4 degrés peu importe la saison. Du virage de Fontviole,  la cime du Ventoux n'est qu'à quelques  kilomètres. La vue sur Vaison, Orange et la vallée du Rhône est superbe.

Quelques efforts supplémentaires et on est pour une deuxième fois rendu au sommet de la montagne. On revoit les mêmes paysages, mais sous un éclairage différent. Le soleil n'est plus à son zénith. En montagne, le soir tombe tôt. Aura-t-on le temps de faire les trois montées avant la fin du jour? L'inquiétude augmente. On prend quelque temps afin d'observer les divers ouvrages construits au cours des années au sommet de la montagne. L'un, érigé à des fins de météo, est aujourd'hui abandonné. Deux autres servent de centre de relais hertzien, l'un d'eux sert aussi d'observatoire météorologique. Un autre sert de restaurant, un autre encore, de centre d'information et un dernier, de chapelle, dite chapelle Sainte-Croix. Le bâtiment fut construit au début du 20ième siècle en remplacement d'une chapelle érigée vers 1500 là où se trouve actuellement l'Observatoire météorologique. Du sommet, deux tables d'orientation permettent de découvrir, par temps clair, les plus beaux panoramas d'Europe. Du côté sud, la vue s'étend de la mer que l'on peut deviner au-delà du Luberon et de la Sainte-Victoire jusqu'au du mont Viso qui balise la frontière italienne; du côté nord, elle embrasse les vallées du Rhône et de la Durance et se perd sur la frise des grandes montagnes entourant le Mont Blanc.

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.......Dernier départ de Sault
Dernier départ de Sault

Un dernier coup d'oeil, et il faut repartir, cette fois en direction de Sault. Les premiers kilomètres, on les connaît pour les avoir péniblement montés. Arrivé au Chalet Raynard, au lieu de tourner à droite et de revenir vers Bédoin, on continue sur la gauche en direction de Sault. La route de Sault, contrairement à ce que l'on s'attendait, comporte quelques montées. La colère nous gagne, puis on comprend qu'il faudra au retour les descendre. Le sourire revient. Il tient jusqu'à l'arrivée à Sault. Comme on a fait aux autres étapes, on demande à quelques témoins de certifier par leur signature que l'on a bien passé par cet endroit à telle heure, tel jour. Une brève collation suit : beaucoup d'eau et cette fois, deux chocolats chauds accompagnés d'un nougat, gorgé de miel et d'amandes et de tablettes. de chocolat. L'adrénaline revient et on est prêt pour la dernière montée.

La route de Sault est la plus facile. Au départ, la route serpente à travers un damier multicolore formé par les champs de lavande et les carrés de céréales. La dénivellation ne dépasse pas les 5 ou 6%. Au kilomètre 15, la vue s'étend jusqu'aux Gorges de la Nesque et au-delà du Rocher de Cire. Autrefois les abeilles venaient y loger et les habitants de la région se laissant descendre le long de la falaise, attachés à des cordes, venaient y récolter le miel d'ou l'appellation du rocher qui en même temps devient un jeu de mot puisque l'appellation faisait d'abord référence à sire, le seigneur d'Agoult. Les touristes se laissent souvent prendre au jeu et recherchent encore sur la paroi les traînées de cire. Moins de cinq kilomètres plus loin, la route rejoint celle qui part de Bédoin et conduit au sommet. La fatigue se fait maintenant sentir. De plus en plus, même... On doute. Va-t-on réussir? La moindre dénivellation paraît une montagne dans la montagne. On puise dans ses forces ultimes. On tente de réfléchir à autre chose. Mais la fatigue nous ramène constamment à la montagne. On a le goût de s'arrêter. De tricher. Mais on ne triche pas avec soi-même. La réflexion se poursuit. D'autres idées viennent. La route se fait soudainement vallonnée. Au lieu de lutter contre la montagne, se dit-on, il faut faire corps avec celle-ci , comme les artistes chinois, adeptes du taoïsme, deviennent arbres avant de les peindre. Il faut suivre le rythme de la montagne. S'ajuster à chacune de ses exigences.et petits à petits. on finira par arriver à son sommet. Que l'on ait raison ou non peu importe! Le temps d'une théorie et on a roulé sur plusieurs kilomètres. D'autres théories suivent et, bientôt, il ne reste plus que quelques kilomètres avant d'entreprendre la dernière descente de la journée.

Le plus difficile a été fait. On est maintenant confiant de réaliser les objectifs que l'on s'est fixés. Les trois montées et les deux descentes, déjà réalisées, ne forment plus qu'un seul tout s'apparentant à la première partie du projet entrepris alors que la dernière descente, que l'on s'apprête à faire, semble en constituer la seconde. La montagne n'a plus maintenant que deux seuls versants et on est rendu au haut du deuxième. Lors d'une première étape, très longue, on a trimé, travaillé. On s'est momentanément découragé, puis on a repris espoir, grâce entre autres aux encouragements de nos compagnons de voyage. La fin est maintenant proche. On hésite avant de s'y diriger. On sait que la prochaine étape sera la dernière. Le parallèle avec la vie s'impose. Il a fallu, un jour, bâtir maison, vivre sa vie en la gagnant. et puis, beaucoup plus rapidement qu'on l'aurait cru, l'heure de la retraite a sonné. En s'y engageant on a compris que l'on était maintenant rendu sur l'autre versant de la montagne. Doit-on se laisser emporter par la montagne jusqu'à bas de la pente? Doit-on prendre le temps de ne plus rien faire? Ou vivre cette dernière descente?

Les premiers kilomètres sont enivrants. On a le goût d'aller plus vite. Toujours plus vite ou se laisse aller. On fait des pointes dépassant largement les 50 ou 60  kilomètres à l'heure. On prend les tournants sans vraiment manouvrer le guidon. Il suffit de s'incliner vers la pente et de déplacer  son centre de gravité en cette direction. On reste toutefois prudent. Un pied, détaché du pédalier, peut à tout moment servir de béquille. Et si on faisait une crevaison. L'idée effleure notre esprit le temps de reprendre de la vitesse et, dans une accélération folle, le temps de faire un pied de nez à la mort... On devient euphorique. Tout est beau. Tellement beau.

L'absence de végétation fait d'abord place à la forêt de pins, puis de hêtres.majestueux. tels des parapluies immenses. et de chênes. On diminue la cadence. Le temps de croiser le regard avec une chouette de Tengmal, qui en tournant la tête, comme si elle était vissée à un corps immobile, ne manque pas de saluer les cyclistes de passage . La descente s'effectue comme dans un film vu au ralenti. On croit maintenant entendre le frappe saccadée d'un pic épèche ou le cri d'une fauvette passerinette Sans quitter complètement  la route du regard, on observe le boisé devinant au passage  quelques fleurs jaunes ou bleu que l'on prend respectivement pour des pavots du Groënland et des campaniles des Alpes. On oublie souvent que l'ascension du Ventoux peut faire découvrir cent climats. Au départ, au-delà des vignobles, les pieds foulent les touffes balsamiques du thym qui forme un tapis continue sur les croupes inférieures ; dans quelques heures, ils fouleront les sombres coussinets de la saxifrage à feuilles opposées, la première plante qui s'offre au botaniste débarquant en juillet sur le rivage du Spitzberg. en bas, dans les haies, vous avez récolté les fleurs écarlates du grenadier, ami du ciel africain; là-haut, vous récolterez un petit pavot velu qui abrite ses tiges sous une couverture de menus débris pierreux, et déploie sa corolle jaune dans les solitudes glacées du Groënland et du cap Nord , comme sur les pentes terminales du Ventoux. »   On se rappelle avoir lu que le Ventoux fut un temps largement déboisé. Le bois servait alors aux verreries, fours à chaux ou comme bois de chauffage et de nouvelles zones de pâture étaient constamment créées au dépends de la forêt ancestrale. Quelques 80 000 moutons, sans compter les porcs et les chèvres y étaient laissés en transhumance. De nos jours, il n'y en a plus que 3 000. Le reboisement du Ventoux date de la fin du 19ième siècle et , en moins de 100 ans, il a permis la création des  plus belles forêts d'Europe et notamment d'une cédraie de 800 hectares, la plus grande de France.

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.Les derniers alpages
Les derniers alpages

Le temps se fait plus doux. On arrive, croit-on, à la fin de notre périple. Mais ce n'est qu'une illusion. En montagne, l'absence d'horizon, rend les distances trompeuses. On a encore beaucoup de temps, beaucoup de temps encore devant soi. La vie se fait belle. On imagine mal qu'un coureur de Tour de France, parti de Carpentras, ait monté le Ventoux, parcourant ainsi plus de 36 kilomètres en une heure 19 minutes. Il n'a certainement pas pris le temps d'admirer les vignobles installés au pied du Ventoux ou de humer les effluves successives qui émanent de la cédraie ou de la forêt de pins.. à moins qu'il ne les a remarqués qu'à titre de jalons ou d'étapes successives menant à la victoire? Une autre façon de gravir le Ventoux.. une autre façon de vivre sa vie. La descente vers Bédoin se poursuit, mais elle apparaît de moins en moins comme la dernière ou comme l'étape ultime . L'effort nous a redonné le goût de la vie. Demain, on reprendra la route. on se rendra aux gorges de la Nesque.que l'on vient tout juste de voir de là-haut et là, du belvédère du Castellaras, surplombant la Nesque, donnant quelques répits à son vélo, on empruntera le petit sentier qui conduit jusqu'au lit de la rivière et, dans ce coin perdu de Provence, attiré par leurs cris, on tentera d'apercevoir entre les buis et les genévriers quelques cerfs du Ventoux, manifestement heureux d'être libres.

Yves Tessier. Bédouin, 11 septembre 2001